Ni exfiltrés, ni assaillants : habitants de l’espérance
Assemblée générale Église Protestante Unie Corrèze et Nord du Lot
dimanche 8 mars 2026 - Temple de Brive
Matthieu 5,13-16 TOB
13 « Vous êtes le sel de la terre. Si le sel perd sa saveur, comment redeviendra-t-il du sel ? Il ne vaut plus rien ; on le jette dehors et il est foulé aux pieds par les hommes.
14 « Vous êtes la lumière du monde. Une ville située sur une hauteur ne peut être cachée.
15 Quand on allume une lampe, ce n'est pas pour la mettre sous le boisseau, mais sur son support, et elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison.
16 De même, que votre lumière brille aux yeux des hommes, pour qu'en voyant vos bonnes actions ils rendent gloire à votre Père qui est aux cieux.
Méditation
« Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde. »
Le Jésus de Matthieu ne dit pas : vous serez.
Il ne dit pas : un jour, ailleurs.
Il dit : vous êtes.
Le monde n’est pas une salle d’attente.
La création n’est pas un couloir gris entre ici-bas et le ciel.
Elle est bonne. Elle est voulue. Elle est le lieu même où Dieu a choisi d’entrer.
Nous ne sommes pas « du monde » au sens où notre origine et notre espérance ne s’y épuisent pas. Mais nous sommes dans le monde, envoyés au cœur de la création. Non pour la fuir. Non pour la mépriser. Certainement pas pour la considérer comme un simple décor provisoire dont il faudrait s’évader.
Contre toute tentation gnostique — cette idée que le salut consisterait à quitter la matière, à s’exfiltrer du réel — l’Évangile affirme l’inverse :
Dieu s’est fait chair.
Il est déjà venu.
Il n’est pas un être surnaturel suspendu au-dessus du monde, attendant de nous arracher à ce qui serait indigne. Il a habité cette terre. Il a marché dans la poussière. Il a mangé, pleuré, touché.
La création n’est pas une erreur à corriger.
Elle est le lieu de la fidélité.
Mais il y a une autre tentation, en miroir, mais parfois c’est la même : devenir les militants de Dieu.
Ceux qui veulent faire triompher le Royaume par la force, par la pression, par l’imposition. La scène de la rencontre entre Jésus et Pilate est décisive : Jésus refuse le pouvoir qui écrase. Il ne lance pas ses hommes, ceux qui rament sous lui, pour prendre le contrôle du système. Il ne s’impose pas par domination. Son Royaume n’est pas de cet ordre-là.
Alors que signifie être sel et lumière ?
Le sel ne fait pas de bruit.
Il ne s’impose pas.
Il transforme de l’intérieur.
La lumière ne crie pas.
Elle éclaire.
Dans l’Antiquité, les chrétiens ont été reconnus non pour avoir pris le pouvoir, mais pour avoir soigné les malades pendant les épidémies, y compris leurs persécuteurs. L’empereur Julien l’Apostat lui-même en témoignait avec irritation : ces chrétiens prennent soin non seulement des leurs, mais aussi des nôtres. Leur force n’était pas politique. Elle était évangélique. Elle disait à tout homme qu’il vaut mieux que ses fautes, qu’en la mort et la Résurrection du Seigneur la racine de tout mal est vaincue. Déjà. Sans retour. Que nous vivons après ce moment qui s’est produit dans l’histoire. Quelles que soient les tribulations, cette racine de tout mal est arrachée et doit nous permettre de témoigner, tenir bon contre ce qui en nous, dans notre humanité, croit encore devoir s’y soumettre. En nous et dans notre façon de comprendre les relations humaines, la vie en société et entre peuples.
Les chrétiens qui agaçaient Julien l’Apostat par leur capacité à agir en faisant fi de la haine, des rapports d force, avaient compris qu’ils étaient libérés non des tribulations , mais de la préoccupation de leur salut. Paradoxalement ils avaient crompris que ça ne voulait pas dire je n’ai plus à me préoccuper du jugement, vivement la mort. mais nous serons jugés par ce Prince de paix, par celui qui a vaincu la mort et qui aime le monde, c’est pourquoi nous soignons nos ennemis, bâtissons des hôpitaux, nous faisons prochain de ceux qui sont à terre. la création n’est pas une salle d’attente.
Être lumière, ce n’est pas débattre indéfiniment pour savoir qui mérite notre amour. C’est devenir prochain.
La parabole du bon Samaritain à laquelle je faisais allusion à l’instant renverse la question :
il ne s’agit pas de définir qui est mon prochain,
mais d’effectuer ce basculement, ce renversement, où je décide de le devenir, de me faire prochain de l’autre, quand bien même même il serait Samaritain, quand bien même mes règles de pureté rituelles et ma société me donnerait raison de tracer ma route.
Le diable, lui, adore les discussions stériles :
« Qui est digne ? »
« Dans quel ordre aimer ? »
« Jusqu’où aller ? »
Pendant qu’on discute, l’homme blessé reste au bord du chemin.
Être sel et lumière, c’est refuser cette diversion.
C’est, chacun à son poste, dans sa vocation propre, refléter quelque chose de la lumière dans les ténèbres. Non pas tous de la même manière. La création est variée, diverse, riche. L’image de Dieu s’y déploie dans cette pluralité.
Il n’y a pas une seule manière d’être lumière.
Mais il y a une seule source.
Alors la question n’est pas :
« Comment quitter ce monde ? »
Ni : « Comment le contrôler ? »
La question est :
Comment, ici, maintenant, rendre visible la bonté de Dieu ?
Par le pardon.
Par la fidélité.
Par le soin donné.
Par le courage humble.
Par l’amour concret.
Le monde n’est pas une salle d’attente.
Il est le lieu où le sel doit garder sa saveur.
Il est le lieu où la lampe doit être placée sur le lampadaire.
Et si nous sommes lumière, ce n’est pas pour nous-mêmes.
C’est « afin que les hommes voient le bien que vous faites et glorifient votre Père qui est aux cieux ».
Nous n’attendons pas d’être exfiltrés.
Nous habitons.
Nous espérons. Dieu sait combien nous sommes des être différents quand nous espérons en lui. Seigneur donne-nous d’être changés par ton espérance.
Amen