La croix hors-bilan

Culte de maison Haut-Quercy

19 mars 2026

Méditation de carême sur 2 Co 5,18-19

La méditation à laquelle les versets d’aujourd’hui nous invite pour ce temps de Carême, c’est une question “À quoi sert la croix ?” et peut-être plus précisément, puisque Pâques approche et que la croix se dresse : « Quelle bonne nouvelle annonçons nous quand nous proclamons le Christ crucifié ? »

De quelle Bonne Nouvelle la croix rend-elle compte ?

Paul, dans la première lettre aux Cortinthien est sans détour : malheur à moi si je n'annonce pas l'Évangile ! (1 Co 9,16). Or, évangéliser, ce n’est pas répéter des formules. C’est rendre compte d’une bonne nouvelle.

Alors je me demande / je nous demande : quelle est-elle, cette bonne nouvelle dans la croix ?

Est-ce vraiment l’histoire d’une dette payée ?
Est-ce vraiment un système de compensation ?
Est-ce l’histoire d’un Dieu qui exige pour pouvoir aimer, un Dieu qu’il faudrait solder ?

Ne confondons-nous pas parfois l’Évangile avec des comptes d’apothicaire, de sombres calculs de boutiquier. Est-ce encore le texte biblique ou la Parole qui se fait entendre alors, ou n’a-t-on pas fini par plaquer sur le texte des schémas un peu paresseux, ou en l’occurrence un peu trop comptables ?

La question est sérieuse. Parce qu’il ne s’agit pas de théologie universitaire. Il s’agit de notre espérance. Parce que oui il s’agit de théologie, il s’agit de ce que nous disons de Dieu, c’est à dire de la manière dont nous rendons compte de notre espérance à celles et ceux qui veulent connaître Dieu – nos versets le disent d’une manière infiniment plus juste quand nous parlons à celles et ceux avec qui Dieu veut et s’est effectivement réconcilier.

Or, il existe une violence spirituelle très réelle : celle qui consiste à forcer les consciences à croire des choses indignes de Dieu, c’est-à-dire à venir plaquer des choses, des images, des conditions, des empêchements là où comme le dit l’auteur de 2 Co, Dieu en Christ s’est réconcilié.   

« Ceux qui peuvent vous faire croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités. »

Alors quelles sont ces choses dont notre intelligence et notre cœur témoignent qu’elles ne peuvent pas être l’Évangile – Et quand la religion en arrive là, elle devient dangereuse. On pense à cette phrase souvent attribuée à Voltaire :

« Ceux qui peuvent vous faire croire des absurdités peuvent vous faire commettre des atrocités. » –

Quand on en vient à croire qu’un Dieu aurait besoin de la souffrance pour pouvoir aimer, on risque aussi d’accepter que la souffrance devienne normale ailleurs.

Là où nos logiques se brisent

Alors notre question :

à quoi sert la croix ?

Eh bien justement, dans la théologie chrétienne, la croix ne sert certainement pas à remettre les compteurs à zéro comme dans une opération comptable. Cette idée n’est pas celle des premiers chrétiens. Ce n’est pas non plus la pensée d’Anselme de Cantorbéry. Ce serait plutôt la pensée de certains épigones ou vulgarisateurs d’Anselme — souvent très éloignées de la finesse réelle d’Anselme lui-même. Avec eux la métaphore juridique a fini par devenir un système.

Mais justement : le langage de la dette est une métaphore.

Or le Nouveau Testament multiplie les images. Sacrifice, rançon, victoire, justification, réconciliation, nouvelle création.

Pourquoi tant d’images ?

Peut-être précisément pour empêcher qu’une seule devienne un système.

Car dès qu’on pousse une métaphore à la limite, elle devient fausse. Dès qu’on veut la faire fonctionner comme un modèle explicatif complet, on quitte la méditation pour entrer dans la construction.

Et la tentation est toujours la même : vouloir comprendre comment cela marche plutôt que se laisser conduire vers celui dont cela parle.

Faire fonctionner
Utiliser
Maîtriser

Alors que l’Évangile nous conduit ailleurs : vers le Christ lui-même, vers cet amour qui ne s’explique pas d’abord mais qui se donne, et qui transforme la lettre de l’Écriture en Parole vivante.

Le scandale de la croix

C’est peut-être là que la parole de Paul prend toute sa force :

ἡμεῖς δὲ κηρύσσομεν Χριστὸν ἐσταυρωμένον, Ἰουδαίοις μὲν σκάνδαλον, ἔθνεσιν δὲ μωρίαν
(1 Co 1,23)

La croix est folie non seulement pour les sagesses anciennes, mais c’est une folie que les systèmes et l’idéologie a vite fait d’aplanir ou d’expliquer.

Elle est folie pour toutes les idéologies — religieuses ou politiques — qui prétendent posséder la clé du monde. Celles du XXᵉ siècle comme celles du XXIᵉ.

La croix, crise de nos calculs sur Dieu

Or, la croix – elle – ne justifie aucun système.
Elle les met en crise.

Elle révèle un Dieu qui ne sauve pas par la domination.
Un Dieu qui ne triomphe pas par la violence.
Un Dieu qui ne transforme pas l’homme en moyen pour aboutir à ses fins.

Et c’est peut-être ici que 2 Corinthiens 5 apporte une lumière décisive.

Car l’auteur — vraisemblablement deutéro-paulinien — parle de la croix sans même la nommer directement. Elle n’est pas évacuée. Tout y est. Et tout y est bonne nouvelle. Tout y rend compte de notre espérance.

τὰ δὲ πάντα ἐκ τοῦ θεοῦ
Tout vient de Dieu.

Voici sans doute la première bonne nouvelle : l’initiative ne vient pas de nous.
Elle ne dépend pas de notre performance religieuse.
Elle ne dépend pas d’un paiement réussi.

Tout vient de Dieu.

Puis, ces mots :

θεὸς ἦν ἐν Χριστῷ κόσμον καταλλάσσων ἑαυτῷ

Dieu était en Christ réconciliant le monde avec lui-même.

Non pas Dieu réconcilié.
Non pas Dieu calmé.

Non pas un monde à mettre au rebus ou à évacuer, non pas un monde brouillon-râté.

Dieu réconciliant.

Dieu agissant.
Dieu allant vers.
Dieu maintenant ouverte la relation.

Enfin cette précision étonnante :

μὴ λογιζόμενος αὐτοῖς τὰ παραπτώματα αὐτῶν

Ne comptant pas leurs fautes.

Ne faisant pas les comptes.

C’est un peu comme si la Parole ici tenait à fermer la porte à toutes les lectures purement comptables de la croix.

La réconciliation n’est pas un équilibre retrouvé.
C’est l’abandon de la logique du calcul.

Alors à quoi sert la croix ?

Après avoir mis en garde contre les explications – en tout cas les systèmes explicatifs et totalisant – peut-on se risquer à répondre. J’en doute, mais la méditation proposée est de rendre compte de notre espérance, alors je m’y risque  :

Oui, continuons à proclamer le Christ crucifié

Continuer de proclamer le Messie crucifié, ce n’est pas chercher à expliquer comment Dieu arrive à pardonner, mais révéler que Dieu n’a jamais cessé de venir vers l’homme.

Non pas montrer un Dieu qu’il faudrait apaiser, mais un Dieu qui réconcilie déjà.

Et puisque depuis le récit de la Manne nous devrions nous rappeler que les questions sont plus importantes que les réponses, que les bonnes questions invite l’infinité des réponses possibles tandis que la violence vient toujours de celui qui excluant l’infinité des réponses possibles s’empare d’une seule réponse et prétend l’imposer comme la vérité. Des mannes à Pâques, la bonne question pour nous est-elle :

avons-nous une théorie juste de la croix ?

ou :

quel Dieu annonçons-nous quand nous parlons de la croix ?

Un Dieu qui exige ?
Ou un Dieu qui se donne ?

Un Dieu qui calcule ?
Ou un Dieu qui réconcilie ?

Quand la croix met nos évidences en crise

La croix nous est-elle donnée pour que nous ayons raison (ratio = comptes) ? ou nous est-elle donnée comme rappel de l’invitation de Dieu à entrer dans ce mouvement de réconciliation qu’il n’a cessé d’initier entre lui et ses créatures à travers l’histoire ?

Dieu ne règle pas : il réconcilie

Beaucoup de mots sans doute quand nous aurions pu nous contenter de méditer cette phrase sobre et enthousiasmants de Paul à laquelle l’indétermination de la langue française donne une saveur particulièrement théologique et christique :

Dieu était en Christ réconciliant le monde avec lui-même.

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Ni exfiltrés, ni assaillants : habitants de l’espérance

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